Pourquoi la chasse aux pirates de CD Projekt rime avec extorsion

On apprenait la semaine dernière la décision de CD Projekt de poursuivre les personnes qui auraient téléchargé illégalement The Witcher 2. Une semaine plus tard, à la vue de réactions plus que nuancées, j’ai souhaité revenir dessus plus en détail.

Un air de déjà vu

Retour en 2007. Numerama, alors Ratiatium, apprend qu’une avocate parisienne envoie de nombreux courriers à des pirates présumés suite à leur implication dans un téléchargement illégal. La missive en question exigeait des personnes ciblées qu’elles paient 400€ sous des termes menaçants.

Comment en-est on arrivé là ?

L’opération est multipartite. Dans les faits, une société privée spécialisée dans la surveillance des réseaux P2P (Logistep AG) récupère sous autorisation de la CNIL (ou de son équivalent dans le pays concerné) les adresses IP des personnes ayant téléchargé le jeu (Call of Juarez). Une fois que l’avocat mandaté par l’éditeur est en possession des adresses IP, et sous condition d’avoir obtenu au préalable une ordonnance d’un tribunal, celui-ci peut exiger d’un FAI qu’il lui transmette les noms et adresses postales correspondants.

A l’époque Free s’était montré particulièrement complaisant, à l’inverse de certains autres fournisseurs qui avaient contesté l’ordonnance et eu gain de cause. Autre problème : la CNIL n’était au courant de rien, et les méthodes employées par l’avocate firent rapidement tâche, sans compter que des personnes déclarant ne pas avoir téléchargé le jeu avaient également reçu le courrier.

Au même moment on apprenait que des opérations similaires étaient avérées dans d’autres pays européens, tels qu’en Italie et en Grande-Bretagne. Un dénominateur commun : la société suisse Logistep qui, apprend-t-on « avait déjà été en 2005 à l’origine d’actions des studios Zuxxex en Allemagne, pour le jeu Earth 2160 ».

L’affaire fut un fiasco à bien des niveaux. L’avocate qui avait procédé à l’envoi des demandes de règlements, Elisabeth Martin, fit l’objet d’une enquête disciplinaire. Condamnée par le conseil de discipline, elle fut suspendue de ses fonctions pour avoir violé le code de déontologie (et pour avoir encaissé les chèques sur le compte du cabinet). De son côté, Logistep, poursuivi par le Préposé suisse à la protection des données (l’équivalent suisse de la CNIL) pour avoir collecté des adresses IP sans son accord, eu gain de cause au jugement de première instance, « l‘ampleur du piratage justifiant les moyens employés », mais perdit en jugement de seconde instance. « La plus haute juridiction suisse a ainsi estimé que l’adresse IP était une donnée personnelle, que la collecte des adresses IP ne reposait sur aucune base légale, et que l’activité de Logistep était donc une atteinte illicite à la vie privée des internautes. » (Voir le résumé complet de l’affaire.)

Il faut savoir que le « chantage au piratage » est à la base une méthode utilisée par les ayant-droits américains, tels que la RIAA, pour inciter les gens pris en flagrant délit de téléchargement illicite à payer immédiatement. Esquivant ainsi des frais juridiques, cette technique s’est depuis considérablement accéléré pour se voir largement banalisées, au point que les gens sont désormais invités à se rendre sur le site internet de la RIAA pour procéder au paiement. De l’aveu des concernés, ce procédé d’extorsion quasi mafieux, s’est avéré particulièrement rentable. Comprenez qu’ils y gagnent de l’argent ! On apprend même qu’en pareil cas les dommages et intérêts sont calculés non pas en fonction des pertes supposées, mais de manière à garantir le profit maximum pour l’ensemble des parties concernées !

Une décision compréhensible, mais inacceptable

Pour en revenir à CD Projekt, je ne vois pas en quoi c’est justifiable :

  • De se baser sur une récolte d’adresse IP, un procédé déjà envisagé par la Hadopi et qui présente des failles, en plus de requérir la coopération des FAI.
  • De demander aux gens plus que le coût du jeu quand cela concerne une version dématérialisée (et a fortiori quand la plate-forme de téléchargement appartient à l’éditeur).
  • D’utiliser l’argent et le temps économisés par un système dépourvu de DRM, et donc non répressif, dans un appareil à répression.
  • De mettre en route un vaste appareil judiciaire, et donc de menacer les personnes d’être poursuivi pour avoir témoigné de l’intérêt pour leur jeu.

C’est une méthode de peu de scrupule, susceptible d’atteindre des personnes innocentes, et qui ne cible qu’une partie des téléchargeurs illicites, le P2P n’étant qu’une méthode parmi tant d’autres.

En France, c’est le genre de chose qui est reçue très discrètement. Du côté de Gameblog on trouve ça « plutôt bien et intelligent » (~3:21). Pourtant la décision a de quoi surprendre, et les forums de GOG.com en témoignent : « C’est très inattendu. Je suis sûr d’avoir lu des interview de personnes travaillants chez GoG.com ou CD Projekt et qui évoquaient que leur solution contre le piratage c’est de proposer de bons jeux, de bons services, et qu’ils se moquent des pirates car ils ne considèrent pas que ce sont des acheteurs ».

Les réactions sont nuancées (au cœur-même de la rédaction les avis sont partagés). Certains disent qu’il est tout à fait normal de chercher à punir ceux qui enfreignent la loi, d’autres sont plus négatifs. Pour ma part je pense qu’il est important d’appliquer la loi, et de ne pas permettre n’importe quoi, mais je pense aussi que cette décision est la pire des publicité, et que les éditeurs ne devraient pas s’aventurer à jouer les policiers. Entre temps CD Projekt s’en est partiellement expliqué :

« Nous savons que notre décision de poursuivre les personnes ayant téléchargé illégalement The Witcher 2 (que nous publieront sans DRM dans les cas où ça sera possible) a beaucoup fait parler, mais rassurez-vous : notre job est de faire de grands RPGs, pas de chasser les pirates : ) »

On se dira que déjà, en septembre dernier, la communication très mal maitrisée des responsables de Good Old Games avait vu le site fermer brutalement, pour mieux rouvrir quelques jours après à grand renfort d’explications vaseuses. Courant novembre The Witcher 2 était rendu disponible aux pré-commandes sur GoG.com – presque une première quand on sait que la plate-forme accueille essentiellement des vieux jeux – ajoutant pour l’occasion une version premium, et le remboursement de la différence $/€ aux acheteurs européens. Voilà qui donnait à saliver. Mais en quoi déclarer dix jours plus tard que les personnes qui téléchargeront le jeu illégalement seront poursuivies encourage-t-il à l’achat ? Il est évident que l’intention est plus de dissuader les gens, mais je crois que CD Projekt n’a mesuré ni l’impact ni la portée de leur geste, et ferait mieux de communiquer sur le jeu, à défaut de s’inspirer des développeurs indépendants.

En ce qui me concerne il est peu probable que j’achète The Witcher 2. Il est d’ailleurs tout aussi peu probable que CD Projekt puisse un jour se montrer fier de cette décision, d’autant qu’un retour retour de flamme n’est pas à exclure.

A lire également :