Le scandale a gagné avec les réseaux sociaux une nouvelle légitimité, comme la Poste avec les achats online. Car il n’y a pas mieux pour pourfendre le félon que la vindicte populaire numérique, qui s’auto nourrit et peut parfois atteindre des sommets. Cela dit, dans l’affaire de Joystick qui ferait l’apologie du viol, les féministes iraient-ils trop loin dans leurs accusations ? Cette tempête dans un verre d’eau nous asperge, car nous nous tenons au bord du verre en tant que Twittos, mais même des magazines plus mainstream, ici ou ici, commencent à se faire écho de cette petite guéguerre entre joueuses chiennes enragées et joueurs misogynes.
Recentrons la problématique. L’accusé Joystick, par la plume de Deez, a rédigé une preview du futur Tomb Raider. L’angle choisi est celui du scénario, et plus précisément du début de l’aventure, quand la jeune Lara manque de se faire violer par des bandits, ce qui détermine sa réaction meurtrière par la suite. Un mois après la sortie en kiosque, une lectrice choquée crée un billet accusant ouvertement Joystick de sexisme, en reprenant point par point des extraits de l’article. Branlebas de combat, levée de boucliers de tous les féministes (n’oublions pas qu’il y a des mâles dans le tas) et déferlement d’insultes sur Twitter. D’autres indignées publient des billets expliquant que ça ne va pas non d’écrire de telles horreurs salopards de violeurs en puissance ? Tant et si bien que Joystick se voit obligé de publier un droit de réponse en expliquant aux lecteurs qu’ils n’ont rien compris oh les nazes, s’attirant d’autant plus les foudres d’un certain lectorat. Bon bon, démêlons ce sac de nœuds, et ce n’est pas pervers.
Pas comme Deez, qui l’est véritablement. Ce fait est avéré, il l’avoue lui-même dans son papier sur Lara Croft. À vrai dire, sur les 6 pages où court son texte, les passages traitant de l’agression sexuelle sont minoritaires, mais maladroits. Il est clair que la référence à la perversité du rédacteur n’aide pas à comprendre sa sortie sur l’excitation de voir le personnage de Lara malmené. Si son utilisation du mot est originellement associée à la phrase précédente, parlant de l’audace de faire subir des supplices à une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, le double sens du mot excitation est confirmé par son « et si j’osais ». C’est de l’humour, à chacun d’en apprécier sa finesse. Et bien sûr, associé à un champ lexical cru, il fait immédiatement penser que l’auteur est plutôt proche du fantasme du viol.
Ahah, éructe alors le lecteur bravache, voilà bien la preuve que ce ridicule écrivaillon est un tordu de la pire espèce incitant les jeunes à violer leur meilleure copine dès que ses genoux voient la lumière du soleil ! Eh bien non, je suis navré de te détromper discret petit moralisateur, mais jamais cet article ne laisse à penser que le viol c’est chouette et c’est une tradition de l’est. De la même manière qu’être excité par les nouvelles animations de décapitation du futur Total War ne fait pas de moi un bourreau déviant dans l’âme, ni ne banalise la décapitation comme occupation récréative pour une jeunesse désemparée. Disons qu’il y a deux poids, deux mesures, et pas un raccourci trop facile et emprunté par bien trop de revendicateurs empressés. Jamais, jamais, même en lisant de travers ou en diagonale l’intégralité du texte, cette agression n’est valorisée. Elle n’y est pas décriée non plus cela dit, mais moi-même je n’ai pas précisé que séparer un homo sapiens de sa tête est une mauvaise habitude, je pense que cela tombe sous le sens. Tout comme Deez je pense. Voilà pourquoi il est exagéré d’affirmer que le texte incite au viol, ou même dérape dessus. Même si la réponse encore plus maladroite du magazine, et à côté de la plaque, ne plaide pas en sa faveur.
Ce qu’on peut y comprendre, c’est qu’à titre personnel il trouve une forme d’excitation malsaine dans cette domination de la figure de Lara Croft (je n’ai pas dit qu’il le pense, je n’en ai aucune idée, mais c’est ce que l’on comprend). C’est en cela que le texte est maladroit, et si c’est réellement son opinion, alors il aurait pu la garder pour lui. Cela dit, n’oublions jamais qu’il s’agit ici d’une œuvre de fiction, dans laquelle un personnage irréel est agressé par d’irréels bandits, sur une ile fictive, le tout matérialisé par des images de synthèses ne représentant même pas des acteurs. Un tel niveau de virtuel permet de mettre une distance plus que raisonnable entre la gravité de l’action représentée et l’impact sur le spectateur, qui varie en fonction de l’émotivité et du vécu de chacun. De la même manière que l’appréciation du texte varie en fonction du lecteur.
Alors pourquoi tout ce toutim ? Je me le demande. Qu’une lectrice indignée fasse démonstration de son mécontentement publiquement, c’est la moindre des choses grâce à la liberté d’expression. Que ses accusations soient insultantes envers l’auteur, c’est sa décision et l’auteur saura s’en défendre si le besoin s’en fait sentir. Mais le souci est que, par le truchement des réseaux sociaux, son article ait été pris pour argent comptant par toute une tripotée d’indignés amateur, dont la plupart n’auront même pas lu l’entièreté du papier. C’est cet embrasement invraisemblable, aux proportions démesurées dans un seul sens, qui fait peur. Le constat que beaucoup de réactions s’arrêtent aux titres même des pamphlets, croyant sur parole leur auteur, ou s’appuyant sur quelques petits extraits et quelques mises en exergues. Je peux comprendre l’indignation, quand elle est personnelle, résulte de la lecture de l’article, et non le simple fruit du suivisme. Mais les réactions sont d’une violence telle qu’on se demande alors s’il faut plaindre la virtuelle Lara Croft de ses sévices numériques ou le bien réel Deez de la flagellation publique qu’a engendré sa maladresse.




