Si vous vous tenez régulièrement informés de l’actualité jeux vidéo, vous n’avez sans doute pas pu échapper à l’une des news importantes de la semaine passée : l’UFC – Que choisir a déposé une plainte contre certains éditeurs de jeux. Reprenons un peu le fil de l’affaire, en voyant les différents points de vue qui s’opposent et les conséquences à en tirer.
La plainte d’UFC – Que choisir
L’association UFC – Que choisir (Union Fédérale des Consommateurs) a donc déposé une plainte contre divers éditeurs de jeux (Warner, Codemasters, THQ et Bethesda Softworks), ainsi que certaines revendeurs (Micromania, Game France et Fnac direct), en demandant à la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes d’ouvrir une enquête. L’accusation est simple : elle porte sur l’emploi de pratiques commerciales trompeuses, en raison d’un défaut d’informations envers les joueurs, à propos de titres usant du Pass Online, de DLC ou encore du besoin d’une connexion internet permanente pour jouer. Le but de l’association ? Que le joueur puisse exiger un remboursement de son jeu, s’il juge que son utilisation optimale n’est pas permise. Rappelons-nous donc que la pratique de ces méthodes douteuses (DLC, Pass Online, connexion internet) n’est ici PAS mise en cause. Seul le manque d’informations à leur sujet est pointé du doigt.
Pourtant, l’article publié dans Que choisir 498, daté de décembre 2011 est assez spécifique, à propos de ces méthodes. A la base, l’association UFC – Que choisir a reçu un certain nombres de plaintes dont le contenu initial était « les jeux que l’on achète dans le commerce ne sont pas terminés ». Afin de clarifier la situation, UFC a donc fait appel aux témoignages des joueurs. Plus de 500 ont été reçus et analysés.
Fléau n°1 : les bugs
En substance, on apprend que la grogne monte chez les joueurs. Les bugs d’abord sont mis en cause. On a tous connu un moment dans un jeu où un ennemi traverse à moitié le sol et devient de fait invincible. Ou encore, un mauvais lancement de script qui bloque l’avancée et qui oblige à reprendre une sauvegarde plus ancienne. Dans son article, UFC – Que choisir cite d’autres exemples nominatifs : Rage, incompatible avec certaines cartes graphiques, ce qui empêchait de nombreux acheteur de s’essayer au jeu ; Call of Duty Black Ops ou Might and Magic Heroes VI, pour lesquels des gamers ont rencontré des difficulté pour activer le mode multijoueur ; ou encore Battlfield 3 et ses problèmes d’authentification online.
UFC, via une interview de Julien Villedieu, délégué général du Syndicat National du Jeu Vidéo, pointe du doigt les délais de production de plus en plus courts, ainsi que la phase de vérification post-développement raccourcie comme causes probables de ces désagréments. Un témoignage de joueur rappelle, à juste titre, que ces bugs ont toujours plus ou moins existé. Mais leur nombre a considérablement augmenté ces derniers temps.
Fléau n°2 : la connexion internet obligatoire
Le second problème pointé du doigt par UFC concerne la connexion internet obligatoire pour jouer à certains jeux. Les exemples de ce genre ont pullulé sur la toile, Ubisoft s’en étant même fait une spécialité. Les consoles et PC connectées à Internet ont même entrainé un effet pervers : la multiplication de patch correctifs, dont la sortie est postérieure à la mise en vente dans le commerce. Le joueur qui n’a pas accès à Internet (et oui, cela existe encore) ou, tout bêtement, qui ne souhaite pas connecter sa machine au web est donc lésé. Il suffit d’observer les différences entre la version commerciale de Gran Turismo 5 et celle obtenue après téléchargement de toutes les mises à jour pour s’insurger. Il arrive même, dans la grande majorité des cas, que l’éditeur ne donne pas assez de moyens à son service de « SAV », et que donc, les patch entrainent à leur tour d’autres problèmes ou qu’ils ne corrigent que certains soucis, les plus complexes (et couteux) n’étant pas résolus. Les joueurs de Skyrim sur PS3 l’ont appris à leur dépend.
Fléau n°3 : le pass online
Le Pass Online est la nouveauté sortie du chapeau des éditeurs. Il s’agit d’un code à usage unique,et donc attaché à un seul utilisateur, qui débloque généralement l’accès au mode multijoueur, quand il n’est pas expiré. Un joueur qui achète le titre en occasion devra donc repasser à la caisse (10€ de plus en moyenne). Le but est évidemment de tuer le marché de l’occasion, en alignant les prix avec le neuf. Le joueur n’est plus le propriétaire intégral de ce qu’il a acheté. UFC reproche en particulier le manque d’informations à ce sujet sur la jaquette d’un jeu disponible en magasin. La lutte contre l’occasion passe aussi par la vente de jeux ne proposant qu’un seul slot de sauvegarde, qu’il est impossible de remettre à zéro. Resident Evil The Mercenaries sur 3DS a essuyé les plâtres à ce sujet.
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Fléau n°4 : Les DLC
Enfin, le dernier élément pointé du doigt est le DLC. Nous vous en avons là-aussi déjà parlé. Il s’agit de faire payer du contenu supplémentaire aux joueurs. Si dans certains cas, le deal est honnête (les deux DLC de GTA IV valent leur prix), comment savoir si le dit-contenu n’a pas été retiré sciemment de l’expérience globale ? On peut y voir simplement une méthode qui permet d’augmenter en toute discrétion le prix d’un jeu neuf.
Le fameux Pass Offline de Batman Arkham City, qui mix à lui seul les défauts du Pass Online et du DLC se révèle l’enfant bâtard de ce système.
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Gameblog a réalisé une interview d’Edouard Barreiro, Directeur Adjoint du département Études d’UFC. Si je vous invite à lire l’article, j’en retiens surtout une phrase : « Les éditeurs n’ont pas le droit de tuer le marché de l’occasion, pas plus que dans n’importe quelle autre industrie ».
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Même avec naïveté, UFC met les pieds dans le plat et livre la première véritable opposition organisée contre l’omnipotence des éditeurs et revendeurs. Peut-on imagier une seconde aller au cinéma voir un film qui, dans sa version native, comprendrait des dialogues non restitués ? Un livre auquel il manque des pages et qu’il faudrait se procurer via Internet ? Ou, pour être plus terre-à-terre, l’achat d’un appareil électroménager qui ne fonctionnerait qu’à certaines conditions ? Quelque soit son statut (culturel ou simple produit), la situation du jeu vidéo reste assez unique. Il faut tout de même agir.
La réponse du SELL
Évidemment, cette plainte ayant été abondamment relayée, il fallait s’attendre à une riposte des éditeurs. C’est James Rebours, Président du Syndicat des Éditeurs de Logiciels et de Loisirs (SELL) mais également directeur général de Sega France, qui a joué les pompiers. Voici son interview, réalisée par le site Gamekult. Malgré la pertinence des questions posées, on constate que M. Rebours botte en touche, faisant même parfois usage de mauvaise foi, en mélangeant jeux AppStore à 0,79€ avec des titres vendus à 70€. Je vous laisse seul juge du contenu de ses réponses. Il parle néanmoins d’une « vision tronquée » véhiculée par l’UFC. L’étude comporte selon lui de nombreux problèmes de méthodologie, les questions seraient orientés et l’échantillon de joueurs aucunement représentatifs (500 joueurs sondés sur 28 millions de joueurs). Après tout, il défend son bifteck. Pourtant, les faits existent et sont la source de nombreux soucis pour les joueurs.
Le marché de l’occase se défend
Première enseigne spécialisée dans le jeu d’occasion, GameCash compte plus de 50 boutiques franchisées en France et a réagit au débat via l’AFJV (Agence Française du Jeu Vidéo). Évidemment, ils sont favorables à la plainte posée par l’UC, mais vont même plus loin en la trouvant tardive et pas assez exhaustive. Pour eux, ces manœuvres s’abritent en partie derrière l’argument de la lutte contre le piratage, un « prétexte fallacieux ».
Un vrai problème
Si ce fait divers est si intéressant, c’est qu’il cristallise l’ensemble des griefs des joueurs apparus ces dernières années (les DLC, les Pass Online, le manque de finition des jeux, la nécessité d’une connexion permanente pour jouer, même en solo). Si je n’appuie pas plus sur chacune de ces hérésies, c’est que nous avons déjà largement donné notre opinion à leur sujet (les liens sont là pour rafraichir la mémoire). De plus, la plainte met en avant le déséquilibre flagrant qui existe à l’heure actuelle dans le rapport de force entres les éditeurs et les joueurs, ainsi qu’entre le marché du neuf et celui de l’occasion. La plainte de l’UFC se révèle pourtant assez maladroite et même un peu naïve, mais qu’importe : voici la première graine d’un outil de représentation et de défense des joueurs. Ne diabolisons pas le débat et ne caricaturons pas : les éditeurs ne sont pas le Diable, à opposer aux petits anges que nous serions. Pourtant, il apparaît évident que les recours des joueurs sont assez limités face à ces dérives. Nous nous en alarmions déjà de cet état de fait dans notre podcast l’été dernier, où nous nous posions la question : Qui pour protéger les joueurs ?A ce sujet, il est regrettable que l’ensemble des sites pros français ne se soient contentés que de relayer les propos des uns et des autres, sans jamais prendre clairement position, pour peser eux aussi dans le débat. Une nouvelle fois, ils ont agit en simple relai d’information et pas en tant qu’acteur à part entière du marché.
Une dernière chose pour conclure. Doit-on balayer le débat en disant que finalement, les joueurs n’ont que ce qu’ils méritent ? Que s’ils achètent les DLC ou les jeux incriminés, ils ne font qu’encourager ces dérives ? Je ne suis que partiellement d’accord. Le rôle du joueur n’est pas de revendiquer. Hélas, on ne lui laisse pas le choix. Même si j’aimerais un peu plus de cas de conscience, le joueur n’aurait théoriquement pas à se poser ce genre de question. UFC apporte d’ailleurs sa pierre, en rappelant que les joueurs sont des fans avant tout. Et qu’un jeu ne remplace pas l’autre. Il ne peut se consoler d’un boycott éventuel d’un Battlefield 3 en se reportant sur un Gran Turismo (pour reprendre les exemples de l’article), voire même un Call of Duty, bien différent. A l’heure actuelle, si le joueur est forcé d’être militant, c’est bien parce qu’il n’y a personne pour le faire à sa place. Et c’est en ça que l’initiative d’UFC, bien qu’imparfaite, a tout mon soutien.
A lire également : Joueur passionné, joueur militant et La culpabilisation du joueur
A écouter : Podcast : Qui pour protéger les joueurs ?
Un grand merci à Ketal (un lecteur fidèle) pour l’apport de certaines sources d’information.



