En ce moment-même dans un salon, à l’autre bout de la planète, un homme hurle. Il vient de perdre mais pas seulement : il vient de toucher du doigt une profonde injustice. Il y a eu tricherie. Oh oui, il y a eu tricherie, avec un grand ‘t’, et un ‘r’ un peu moins grand mais pas mal non plus. De fait, il est communément accepté que les joueurs qui trichent sont des êtres vils. Que ce soit à plusieurs ou que ça se sache, la tricherie c’est fourbe, laid, lâche et intolérable. Mais il y a pire.
Voyez-vous, les PNJ (Personnages Non Joueurs) sont communément considérés comme étant « neutres ». Ils n’ont pas de pensée propre, n’agissent pas spécifiquement contre ou pour l’intérêt du joueur, et s’évertuent donc simplement de faire ou dire ce qu’il était prévu qu’ils fassent ou disent. Ils sont en fait un fruit d’algorithmes apte à répondre aux sollicitations du joueur. Ils ne sont donc, a priori, pas fourbes, et ne changent pas d’avis. Mais surtout, ils sont créés de manière à ne pouvoir trahir les règles de la physique du monde dans lequel le joueur prend part (du moins en cas de confrontation « à armes égales »).
Ça, c’est le beau tableau. Sauf que. Sauf que on a tous connu ces petits moments de méfiance. De manière lancinante, le doute s’est installé. Comment a fait l’IA pour me doubler au dernier moment, on demande. Une fois et puis deux. Et de plus en plus explicitement l’IA semble briser les règles pour vous la mettre.
C’est inadmissible, intolérable. On ne sait pas quoi faire d’autre alors on crie à notre tour. On devient rouge, on rouspète, on maugrée ; et puis on recommence. L’homme contre la machine. Voilà un concept vieux comme le monde, largement éprouvé, qui va prendre place ici et maintenant. S’il triche et que je le bats tout de même, la victoire est plus grande.
Si certains jeux très connus, à l’instar de Mario Kart, voit les IA tricher volontairement pour proposer plus de challenge, la plupart répondent à un malheureux hasard ou à un défaut de conception. Oh, Puzzle Quest, amour, j’aurais pu t’aimer. Si ce n’est que l’affreux gnome qui tire les ficelles de ta matrice a décidé que mon adversaire aurait une veine invraisemblable. Le symptôme de « l’IA qui triche » est d’ailleurs particulièrement prégnant dans les jeux qui sollicitent le hasard, tels que dans les puzzle, donc, mais aussi les jeux de cartes (Etherlord 2, Duel of the Planewalkers).
Mais on ne parle pas que de jeu vidéo. Tous les jours la machine est là pour nous défier. Elle nous épie, nous surveille, nous valide. Le distributeur automatique de ma banque décide de jouer au con, et hop, a plus carte. A plus bout de plastique, a plus argent. J’ai cru entendre un sarcasme, est-ce que quelqu’un rigole derrière l’écran ? Voilà que je dois aller au guichet. Cette femme, ma banquière, elle pourrait aussi bien être un robot, on verrait pas la différence : ca bip, ca blop et ça crie. On comprend pas mais on fait signe de la tête. Non, je ne le referai plus. Oui, vous êtes bien aimable. Sorcière.
Tout ça c’était pas prévu mais ça arrive quand même. La voiture démarre plus, le RDS de l’autoradio : inexistant. Le GPS s’y met : parle trop fort et pas assez. On voit bien qu’ils s’amusent, on sait juste pas pourquoi. Et s’il n’y avait pas de hasard ? Et si Bowser et ma voiture c’était la même ? Une IA, une seule IA, tentaculaire et anarchique, qui prend part aux modestes combats du monde entier. Eurêka !

