La plus puissante de toutes les machines de jeu, disait Maurice Moss dans son ¾ d’afro, est l’imagination humaine. Il n’a pas tort, et c’est ce qui explique pourquoi les romans représentant des univers imaginaires marchent aussi bien. On imagine facilement ces contrées lointaines, ces habitants différents, on visualise facilement les ouvrages architecturaux, et le tout sans images. On est pleinement impliqué dans un nouvel univers uniquement créé à partir de lignes de lettres subtilement agencées. Aujourd’hui, Bethesda vient de reproduire le même exercice avec des lignes de code, et Skyrim devient un jeu-univers d’une puissance et d’une cohérence rare.
Il est difficile de définir une fin en soi à Skyrim. Tous les joueurs vivront une partie sensiblement différente non pas à cause de leurs choix purs, mais simplement de leur façon d’aborder l’aventure. C’est un jeu déroutant pour ceux qui sont habitués à la linéarité des jeux modernes. Mon Elfe des bois cleptomane n’en est qu’au début de son aventure que, déjà, j’essaye de comprendre pourquoi cet univers parait si immense, si cohérent et les possibilités infinies.
D’abord, c’est sûr, la liberté totale laissée au joueur joue pour beaucoup dans cette impression. On peut décider dès le départ de partir explorer la carte comme bon nous semble, au hasard des sentiers pavés. Et qui dit inconnu dit découvertes, et elles sont nombreuses. Mais nous y reviendrons.
Suivant la « quête principale », on est vite frappé par l’absence de temps mort et la multitude de quêtes « secondaires ». Tous les lieux civilisés que l’on traverse sont peuplés de PNJs embêtés qui vous demandent de l’aide. Vous êtes libres de refuser ou d’aider comme bon vous semble. Mais cette accumulation donne une vraie densité à l’univers, les gens que vous croisez paraissent plus concrets, plus « humains », ils ont une vie en dehors de votre aventure. Enfin on les considère, on ne les regarde plus comme de bêtes épicéas plantés là pour faire jolis entre le mur et le comptoir. Voilà qui crédibilise l’univers. Et vous pourrez explorer toute la carte, remplir toutes les quêtes secondaires sans même toucher à l’aventure principale. Elle passe même pour mineure comparée à d’autres quêtes !
Autre aspect : la littérature. Les environnements du jeu fourmillent de livres. Sur les étagères, par terre, sur les tables, les recueils s’offrent à vous sans gêne. Et ils ont tous une histoire relative à l’univers inscrite à l’intérieur. On ne parle pas de 10 lignes, mais de plusieurs (petites) pages à lire ! Je suis incapable de chiffrer le nombre de livres que l’on retrouve dans le jeu, mais je tombe rarement deux fois sur le même livre. Bien sûr, s’arrêter et lire casse le rythme, mais un tel souci du détail ne peut que pousser à l’admiration. Et, parfois, sans crier aéroport, ni gare d’ailleurs, lire un bouquin lancera une nouvelle quête. Impossible de s’ennuyer, toutes les quêtes sont différentes et évitent souvent l’écueil du « ramène 10 bulbes de navet, patate ! ».
Mais outre les quêtes, parlons du level design qui en met plein les yeux. La carte globale transpire la cohérence et la diversité. Des petits sentiers de montagnes aux steppes glacées, des rivières chatoyantes aux gouffres sinistres, la carte de jeu propose pléthore d’environnements sortis tout droit de votre imagination. J’ai vraiment eu l’impression de me balader dans ma propre psyché (les champi-phallus en moins) quand je lis un roman peuplé d’elfes et de rois. Impressionnant de réaliser que tous ces environnements s’enchainent avec un naturel crédible. Se balader dans une forêt virtuelle n’a jamais été aussi agréable.
Dernier point qui m’a particulièrement étonné, c’est ce sentiment de « je n’ai encore rien vu ». Théoriquement, dans un jeu, la ville principale est vite montrée, elle sert de Hub central pour lancer toutes les quêtes. On rencontre après de plus petites villes moins importantes. Ici, non. La première grande cité sur laquelle on tombe semble incroyable, mais n’est rien par rapport à d’autres… À vrai dire j’ai découvert celle qui m’apparait comme la plus grosse maintenant totalement par hasard. Je chassais le renard et l’ours à l’arc dans une petite contrée verdoyante quand un dragon est apparu. Après qu’il ait succombé à mon acupuncture maison, je réalise que se dresse devant moi un mont escarpé surplombé de remparts. Je m’approche, tombe sur un port de commerce, où de vaillants marins transbahutent des caisses en bois sans transpalette, gravis une pente jusqu’à une ferme et finis par tomber sur une grande cité. Je n’avais rien à faire ici, rien dans le scénario ne m’amenait à cet endroit et pourtant j’y suis. Et en entrant, j’assiste à une exécution publique d’un homme inconnu. Les passants commentent, font des réflexions positives et négatives, sa fille part en courant… Je ne comprends rien, mais j’ai déjà envie d’enquêter sur pourquoi cet homme mérite la peine capitale. Et dans les murs de la ville, on découvre tout un tas d’habitants qui ont une multitude de grosses quêtes à proposer. Cette découverte va devenir mon lieu de résidence pour plusieurs heures au moins…
Vous vous rendez alors compte que si on peut tomber sur une énorme cité au milieu de nulle part comme ça, alors le jeu vous réserve encore énormément de surprises. On a qu’une envie, c’est de battre la campagne pour s’émerveiller, fouiner dans les grottes et cabanes abandonnées, chercher le chaland, marchander le vendeur itinérant, etc. Cette carte imprévisible devient un univers à part entière, où les espoirs se perdent en innombrables volontés, et où l’on se sent aspiré, impliqué, au moins autant que dans un riche roman. Et des quêtes commencées à un endroit peuvent vous mener partout sur la carte, tissant le jeu d’innombrables connexions personnelles qui jamais n’interfèrent négativement les unes aux autres. L’écriture est dingue, impensable, le scénario n’en est plus un, c’est un monde cohérent. C’est la première fois que j’ai cette impression en jouant à un jeu, et ça fait un bien fou. Par contre, il est difficile d’imaginer quand ce jeu se finira, et c’est tout aussi bien.
PS: Le jeu est si énorme qu’il est possible qu’on en reparle ici sur CS, en attendant je continue l’exploration!




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