Imaginons un homme affairé à plier une serviette en deux avant de la glisser dans la poche arrière de son jean. Cette image n’a rien de sensationnel, elle est quotidienne et banale. Imaginons à présent ce même homme aux prises avec une feuille de papier A4. Il la plie une première fois, puis une deuxième, retourne l’ensemble, lui applique des torsions là où elle le réclame, et fait apparaitre un petit avion en papier longiligne. En le lançant, sa courte ascension se voit rapidement altérée par d’involontaires roulis plongeants. L’engin finit par s’abimer le museau sur une plainte, et l’homme hausse les épaules. Là encore, la scène vous en touche une sans faire bouger l’autre. À présent, ce même homme se trouve être vieux, petit, avec une longue barbe blanche héritée de ses années de sagesse. La respiration lente, il se concentre sur un petit ouvrage en papier, le tourne, le plie, le soupèse, le froisse, le tend, l’ausculte, l’exulte, le magnifie, l’emplit, l’inspecte, l’avive, l’éclate, l’oblige, et le pose enfin sur la table sous la forme d’une grue. Cet homme a pris à cœur le genre mineur du pliage de serviette pour le transformer en Origami, genre majeur de la culture japonaise. Et bien, Red Lynx a pris le genre mineur du jeu de trial pourri en flash sur internet, pour le transformer en Trials Evolution, qui met tout le monde d’accord.
Les jeux de Trial sur internet, c’est une mode qui date de la découverte des possibilités du flash, et auxquels s’adonnaient passionnément les collégiens du monde entier à l’époque bénie de l’arrivée d’Internet dans les salles de cours (suivi de près par la Terreur, soit la mise en place de filtres pédagogiques bloquant ces sites pour ne pas écarter nos chères têtes blondes du Chemin du Bonheur Perpétuel.). Le but était de traverser un niveau accidenté en 2D, sur ses deux roues, en gérant l’accélération et l’inclinaison du pilote. Simple et efficace. Red Lynx avait déjà porté le concept en version « ++ » sur Xbox Live, sous le nom (très inspiré) de Trials HD. Grand bien leur en a pris, le soft a eu un succès considérable et les employés ont pu tous s’acheter des palanquées de cigares cubains pour fêter ça. Le succès était dû à un moteur physique irréprochable, des graphismes soignés, et des idées de gameplay dingue, sans pourtant changer d’un iota la formule déjà populaire online.
Trials Evolution non plus ne change pas d’un chouia le gameplay. Et pourtant, il est exceptionnel et indispensable. Pourquoi ? Pour un paquet de raisons objectives, et une multitude de subjectives. Déjà il ne coute rien du tout, 1200 points. Il a une durée de vie infinie, avec un éditeur de circuits surpuissants intégrés, et la possibilité de chopper les circuits de toute la communauté de joueurs online. Enfin, car il y a un mode multijoueur brillant, permettant d’affronter en temps réel 3 pilotes online, ou carrément 3 potes sur sa TV. Le système de jeu est génial, permettant aux débutants de défier des pros sans trop de soucis, et on ne risque jamais l’ennui avec les milliers de pistes disponibles sur le live. Enfin, les nouveaux environnements permettent de rider à l’extérieur, et donc les courses de la campagne solo sont superbes, dynamiques et dépaysantes. Rien que pour ça, il devient indispensable.
Comme Med l’écrivait au sujet du jeu sur son Twitter, avec le brio formulatoire inhérent à un auteur ayant battu Stéphane Hessel sur l’autel de la vente, « Mario Galaxy sur deux roues, un niveau, une idée de génie ! ». Et c’est qu’il a foutrement raison le boss, car tout au long de la campagne vous serez sans cesse surpris par toutes les possibilités offertes par un jeu qui ne propose que 2 boutons et un joystick. Le genre, mineur, du trial se retrouve propulsé au-delà de ce qu’on pourrait en attendre. Redlynx ne s’est pas contenté de reproduire les codes du genre, avec obstacles réalistes et background du genre, mais a décidé de partir loin dans le délire pour proposer des niveaux qui touchent au sublime. Car, en plus des éléments que vous devrez vaincre, il y a aussi les arrières plans somptueux que vous ne pourrez observer qu’au replays. Alors que vous êtes occupés à faire coller cette foutue roue sur ce coin de planche, vous occultez mentalement les mains de titans qui s’agitent, les soleils qui se couchent à l’horizon avec une désinvolte beauté scandaleuse, les quantités d’explosions qui rythment vos parties. Tous les niveaux ont leur identité propre, sont reconnaissables et innovants. Mais le vice a été poussé jusqu’au bout, avec les finish moves. Une fois la course terminée, votre pilote chevronné meurt systématiquement. Mais chaque fin est différente, originale, et vous arrachera un sourire de joie salvateur après vous être crispé à la manette pendant une à deux minutes.
Trials fait partie de ces quelques jeux qui vous font progresser vous, et pas juste votre personnage. Car vous apprendrez petit à petit à mieux gérer votre moto, à accélérer juste ce qu’il faut, à freiner avec soin, vous maitriserez les sauts de lapins pour franchir d’impossibles gouffres. Une fois arrivé aux pistes extrêmes, vous comprendrez ce que signifient les mots « patience » et « obstination », devant recommencer parfois certains passages plus d’une centaine de fois pour réussir. Pas de frustration cela dit, car on peut recommencer au point de contrôle sans aucun temps de chargement dès qu’on le souhaite.
Et puis Trial, c’est aussi des sensations uniques. Comme ce bonheur subtil, mais intense, lorsque sa moto atterrit parfaitement après un saut improbable, c’est-à-dire que ses deux roues touchent le sol au même moment en épousant la courbe, sans secousses et sans déclencher de vibrations dans la manette, pour filer rapidement, mais avec douceur, jusqu’à la bosse suivante. On a cette impression étrange de ne faire qu’un avec le circuit, de l’effleurer gentiment le temps d’atteindre un autre bond, sans le brusquer, d’effectuer des petits sauts de puce en s’arrachant de la pesanteur, de planer au-dessus des obstacles. La courbe de progression personnelle est très gratifiante, et jouer plus vous fait gagner plus (pour être politiquement équitable, disons que le changement du jeu de Trial, c’est maintenant).

Mais ça peut aussi être du stress. Comme lorsque vous grimpez une pente très forte, en vous affalant de tout votre long sur le cadran de la bécane, histoire de coller au plus possible à la paroi, dans un fragile équilibre, en maintenant les gaz pour ne pas provoquer de soubresaut. Et que, subitement, votre roue arrière n’est plus en contact avec la rampe. Le pilote semble alors figé dans les airs, et choit en arrière au ralenti devant nos yeux désemparés. Il possible de le rattraper, mais on sait que la manœuvre est très risquée. Trop remettre les gaz, c’est faire un salto, ne pas assez les remettre, c’est partir en roue avant jusqu’en bas. Faire un choix raisonné, c’est perdre de précieuses secondes. Ce moment spécial, celui où la roue arrière se décolle, peut vous faire battre le cœur plus vite encore qu’en voyant l’arbre arriver à toute allure au milieu de votre trajectoire à Méribel. Le pire n’est pas de perdre et d’en prendre son parti, mais de savoir que l’on pourrait gagner si l’on agit correctement. Et de perdre…
Et il y a aussi cette volonté de battre ses potes, d’arracher une seconde à leurs meilleurs temps sur tous les circuits. De poursuivre désespérément les fantômes de plus forts que soi, s’obligeant à se dépasser, à se faire violence pour trouver une autre façon de passer. C’est un jeu jouissant d’une telle richesse qu’il en devient indécent.
Ne pas acheter Trials Evolution sur Xbox, ça ne s’excuse qu’en cas d’impossibilité de se connecter au Xbox Live. Sinon, c’est un crime de lèse-majesté que de ne pas se plonger dans le paradis de l’ingéniosité. Redlynx, sans trahir au genre, a élevé le Trial au rang de genre majeur. Sans se départir de tout ce qui fait l’essence de la discipline, il a réussi à le rendre glamour pour ceux qui n’en ont cure des motos, à l’enrichir de possibilités inimaginables, et de le rendre incontournable pour les soirées entre potes. Si ça, ce n’est pas du génie, alors je suis un avion à réaction. Alors que je suis plutôt du genre calme.



