Dossier Ôkami : un rêve qui donne le sourire

La première partie de ce dossier consacré à Okami avait pour vocation d’assouvir la curiosité de ceux qui s’interrogeaient sur ses inspirations nippones. Je me suis appuyé sur les mythes de référence et mes propres connaissances sur le sujet, maintenant, je vais m’attarder sur notre voyage dans ce Japon fantasmé et les émotions qui nous accompagnent.

Okami, un poème écologique ?

Histoire de commencer gaiement, j’aimerais revenir sur le terme “écologie” souvent attribué au jeu. Bien sûr, à première vue, nous régénérons la nature. Fleurs et végétations poussent sous chacun de nos pas. Le Nippon auparavant souillé, devient à notre passage, un véritable paradis de verdure d’une beauté insaisissable. Le combat final qui oppose l’harmonieuse Amateratsu au froid et mécanique Yama sonne comme une métaphore entre les énergies et bienveillantes déités contre des démons nuisibles. Mais si on s’attarde sur la culture japonaise, elle est naturellement moins portée sur les oppositions extrêmes. Ce qui ressort de la pensée japonaise est la complémentarité, le mouvement permanent des énergies même si elles nous semblent antagonistes. Si vous regardez d’un autre œil l’histoire d’Okami, les Yokais sont une force destructrice que l’on pourrait assimiler à la mort tandis qu’Amateratsu est le principe de vie qui rééquilibre le cycle de la nature. L’idée de régénération est très présente dans la culture japonaise puisque nous, les hommes et le monde, ne cessons de mourir et de donner la vie.

C’est surtout le mot écologie qui me semble maladroit, car nous dissocions souvent l’homme de son environnement, ce qui n’est pas forcement ancré dans la pensée japonaise. Comme j’en ai parlé auparavant, l’esprit du shintô renforce la position de l’Homme comme s’insérant dans un tout, loin de la pensée occidentale qui a souvent perçu la nature comme au service de l’Homme. Pourtant, malgré cette vision d’harmonie, le Japon est devenu l’un des pays les plus polluants et dans une logique de surconsommation. D’une certaine manière, l’harmonie humaine de la société a prévalu sur l’harmonie naturelle, alors comment l’expliquer ? Une question bien compliquée à laquelle je ne peux répondre. Néanmoins, j’aimerais vous donner quelques pistes de réflexion concernant le point de vue japonais. La nature, cela consisterait plus à “ce qui va de soi”, ce qui évolue de lui-même ainsi que la conscience intime que l’Homme fait partie de la nature. Nous sommes naturels et toutes nos créations proviennent d’éléments de ce monde, même s’il sont transformés selon nos besoins ! Autrement dit, un Japonais pourrait vous dire que la modernité et la technologie… c’est la nature ! Un exemple assez évocateur est le rite pour invoquer les bénéfices du Kami des lieux, le rite Jichinsai. Les japonais l’utilisent autant pour la construction d’une maison que pour celle d’une usine nucléaire.

Je tenais a mettre un bémol sur le mot écologie car si son concept nous est familier, il n’est pas représentatif de la pensée japonaise. Okami n’est pas un simple conflit nature/ modernité, il reprend la cosmogonie traditionnelle japonaise qu’il saupoudre d’anachronismes futuristes comme un sabre laser, une fusée et un vaisseau spatial. Mais plutôt que d’opter pour une métaphore « trop cool » et la critique acide d’un Japon qui flirte entre une modernité aliénante et sa culture ancestrale, il me paraît plus terre à terre d’imaginer que cette technologie est représentative du Peuple de la Lune que l’on rencontre à l’occasion de notre quête.

Sauver le monde le sourire aux lèvres !

Okami, c’est une véritable palette d’émotions : Tragique durant la bataille contre Kyubii et le sacrifice de la princesse Himiko. Héroïque lorsque tout semble perdu. Mais ce qui ressort le plus de cette longue épopée, c’est une légèreté et un second degré palpable. C’est comme si Okami était une gigantesque parodie. On ne s’ennuie pas, entre le Mur Guerrier qui se moque des samurais en dédiant sa vie à recevoir des coups et le Gardien de la forteresse qui se sacrifie, ému par notre performance à la course. Une parodie qui m’a particulièrement fait rire est celle D’Urashima Taro à l’origine un conte traditionnel. L’histoire nous raconte comment le pécheur Urashima a sauvé une tortue maltraitée par des enfants. Pour le  récompenser, la tortue l’emmène dans le royaume sous-marin où il rencontre la belle princesse Otohime que nous côtoyons au cours du jeu. Lorsque dans Okami, on rencontre finalement Urashima, les rôles sont inversés. C’est lui qui est maltraité par les enfants et il a déjà fait le voyage dans le Royaume immergé. Il nous raconte alors sa belle amitié avec un dauphin qui jadis, l’avait transporté. Mais lors des retrouvailles du fameux cétacé et d’Urashima, alors qu’on pouvait s’attendre à l’habituelle mais intense scène d’amitié à la sauce nippone, Urashima est balancé comme un vieux chiffon par le désormais sympathique dauphin. C’est l’un des nombreux passages dans Okami qu’il faut prendre au second degré comme si, quel que soit le sujet, le jeu nous rappelle qu’il n’est qu’un récit imaginaire.


Issun participe à cette jovialité permanente par son attention toute particulière envers les femmes. Se glissant dans les kimonos et tombant à la renverse devant le moindre “gros néné”. Il faut dire qu’Okami fait des allusions pas très catholiques. La plus marquante est sans doute la danse secrète d’un Papi Mandarine essoufflé qui laisse alors place à une Sakuya revigorée et comblée. Beaucoup de symboles et de rites japonais sont souvent d’ordres sexuels. Vous vous souvenez du passage où Amateratsu pétrit la pâte de riz pendant que le Kami de la Lune frappe cette même pâte avec son maillet ? Voilà un exemple de rite qui symbolise la place de la femme et de l’homme dans la procréation. Avant de crier à la perversion, il ne faut pas oublier que la notion de péché est inexistante chez les Japonais, le Shintoisme par exemple insiste sur les rituels de purification mais ne dicte pas des codes moraux. Ainsi, le sexe n’a pas l’aspect interdit et contre-nature que nous devons à notre héritage Judéo-Chrétien. Au contraire, ils ont hérité d’une considération particulière pour la procréation qui est l’acte naturel permettant à l’homme d’assurer sa descendance et de perpétuer sa volonté. Je dois admettre que pour une fois, j’étais content qu’un jeu japonais oublie la candeur habituelle pour se permette de gentilles allusions, une simplicité amusante lorsque Susanoo nous demande timidement de le laisser car il a un ticket avec sa belle.

Ce brin d’humour qui ne nous quitte jamais est aussi une invitation à la légèreté. Les valeurs et les principes japonais que l’on retrouve dans Okami font l’objet d’une auto-dérision qui, je le crois, est aussi une façon de ne pas prendre trop au sérieux les évènements, à les ressentir plus qu’à les intellectualiser. Le personnage emblématique de cette bonne humeur est notre Amaterasu, toujours joviale avec sa tronche de benêt !

Si tu fuis le destin, tu te fuis toi-même

Comme vous avez pu le remarquer dans de nombreux mangas, il y a toujours Faire-Valoir numéro 1 qui dira du héros : “Trop fort, comme son père” et Faire-Valoir 2 va renchérir en soulignant à quel point il ressemble trait pour trait à son papa ! Et si pour une raison scénaristique quelconque, ce père refait surface, vous verrez qu’il est effectivement un clone version âgée du héros ! Les Japonais ont une vision du Destin bien particulière, il n’y a pas de véritable mérite à s’en échapper, ça s’apparente plutôt à une fuite. Je l’ai compris comme intrinsèque à leur vision communautaire. Vous imaginez Amaterasu aller glandouiller dans une grotte alors qu’elle est la seule à pouvoir sauver le Japon ? Les japonais n’ont pas cette vision occidentale de l’homme qui s’affranchit de tout, qui peut tout contrôler, pour eux c’est un narcissisme sans nom. Dans leur mentalité, l’homme s’insère dans un monde qui existe bien avant lui ! Je sais pas si vous avez remarqué, mais lorsqu’on nait, le monde existe depuis bien longtemps et s’en sort très bien sans nous.

Vous portez des vêtements fabriqués par d’autres, vous n’allez pas vous même chasser votre canard à la sauce bavaroise, vos idées sont le fruit de la collectivité rien que par votre utilisation du langage et des mots qui vous sont inculqués. Dans l’absolu, nous dépendons tous les un des autres matériellement et spirituellement. En clair, c’est cette vision qu’appuie le Destin nippon. Nous sommes un embryon de vie dans un bien vaste univers et suivre notre destin revient à trouver notre place dans le monde et dans la communauté.

Et c’est tout l’enjeu d’Okami, si l’on s’attarde sur Issun, le personnage nous suit officiellement pour profiter de nous et apprendre les techniques célestes. Au cours de l’aventure, l’errance d’Issun se révèle être une fuite de ses responsabilités. En effet, Issun vient d’un village dédié à la calligraphie dans le but d’illustrer les miracles des Kamis et interpeller la foi des gens. Issun quitte le village pour améliorer son pinceau mais pour des motifs personnels et égoïstes, c’est seulement à la fin du jeu qu’il décide d’accomplir son destin et d’accepter la tâche qu’il a refusé tout au long de sa vie. Grâce à ses dessins, il montre aux japonais le véritable visage de ce loup qui a traversé tout le Nippon : celui de la Déesse Amateratsu. Durant le combat final, le dénouement est incertain et Amateratsu est en mauvaise position et c’est lorsque chacun se remet à croire dans les Kami qu’Ama retrouve sa véritable forme. Sa victoire est celle de tout le Japon, de toutes les personnes que l’on rencontre au cours de l’aventure. Amateratsu puise sa force dans la volonté de ceux qui la soutiennent et qui sont liés par un destin commun.


Pour finir sur la thématique du destin, j’aimerais revenir sur le tire-au-flanc de service, Susanoo le grand guerrier auto-proclamé. Dans Okami, il est le descendant d’Izanagi, le guerrier légendaire qui a vaincu Orochi avec l’aide du loup Shiranui. Fier de ses origines, il se pavane souvent mais se révèle maladroit et feignant. Durant l’aventure, il tente d’échapper à l’influence des Kami, il perd même confiance en son épée qu’il croit possédée et il est terrifié par Orochi qui ne cesse de le tourmenter. Sa fuite s’arrête lorsqu’il prend conscience de son rôle et qu’il décide de combattre Orochi tout comme son père le fit. D’ailleurs, l’histoire nous donne l’occasion de faire un saut dans le temps et de rencontrer Izanagi, le portrait craché de son descendant Susanoo. Pour la petite histoire, Susanoo est inspiré par le Kami du même nom, un personnage clé dans la cosmogonie japonaise et tout aussi ambivalent.

En effet, Susanoo est l’un des fils du Kami Izanagi qui lui confie une lourde tâche. Alors qu’Amateratsu s’occupe des cieux, Susanoo doit continuer la consolidation de la terre. Il doit finir ce que son père a commencé, mais la tâche se révèle ardue et même s’il vient à bout des Kami sauvages, Susanoo finit par abandonner. Il se plaint et va même jusqu’à vouloir rejoindre sa mère dans le monde des morts. Cependant, au fil de ses pérégrinations, il a su accomplir la tâche confiée par son père et du moins offrir la descendance qui y contribuera. Il faut savoir que Susanoo est très prié au Japon pourtant si on le compare à Amateratsu, il n’est pas un exemple de vertu en plus d’être impétueux. Tout comme le Susanoo d’Okami, il n’accomplit pas instantanément sa quête mais c’est peut être cette faiblesse qui le rend attachant. Il n’est pas parfait, il doute, il abandonne, son ambivalence le rend plus proche des tourments et des doutes auxquels les hommes sont confrontés. Une sorte de héros romanesque qui s’exile volontairement de la communauté par refus d’assumer sa charge, sans doute un héros auquel beaucoup de japonais ont dû un jour s’identifier.

L’harmonie d’un monde

Je termine sur un paradoxe, un paragraphe qui devrait se dispenser des mots. Savez-vous ce qui est le plus fascinant dans le Shintô ? C’est qu’avant l’apparition des nouveaux concepts spirituelles tel que le bouddhisme, le Shintô n’avait pas de nom. A quel degré de précision pouvez-vous concevoir une idée du monde sans lui avoir au préalable attribué un mot ? Pour ne pas ressentir le besoin d’une nomination précise, imaginez a quel point cette croyance devait être imprégnée en eux… Il n’est alors pas étonnant que cette “intuition” influence encore aujourd’hui le peuple du Soleil Levant et que même des laïques vont encore aux temples. Si vous demandez à un prêtre dans quel temple vous devriez prier, vous aurez de grandes chances qu’il vous conseille de venir dans l’endroit où vous vous sentez le mieux. Le shintoïste recherche la “Sunao”, ce que l’on peut traduite par pureté ! Mais vous vous doutez bien que le sens du mot est différent, notre pureté peut se comprendre comme un éloignement du péché au profit de la transcendance et de la béatitude tandis que dans le shintô, je l’ai compris comme un retour aux sensations, un délaissement de la raison pour une simplicité en harmonie avec le monde.

Cette sensation de simplicité se retrouve dans Okami, autant dans sa légèreté que dans notre rapport avec le monde chatoyant qui nous accueille. On passe le plus clair de notre temps à aider ceux qui nous entourent, pas juste en rendant service avec la traditionnelle chasse aux poules d’un fermier suppliant mais en influençant les différents protagonistes sur notre route. Ce que vous faite ce rapproche plus de l’adage “Donne un poisson à un homme, il mangera un jour, apprend lui à pêcher, il mangera toute sa vie”. Les humains sont incapables de remarquer votre nature divine, ils ne voient qu’un loup avec un air niai et soudain alors qu’ils croulaient sous les problèmes, un miracle se produit. Vous êtes une force invisible qui permet aux hommes de se dépasser sans même qu’ils se rendent compte de votre intervention. Avec votre pinceau, vous êtes à l’origine d’une soudaine brise de vent, un poisson qui mord à l’hameçon, une explosion d’artifices et autres manifestations qui facilitent la vie des hommes. Grâce à vous, Susanoo affronte et vainc Orochi, le moine guerrier abandonne les combat pour pratiquer la pêche et un jeune garçon en manque d’assurance part voyager dans tout le Nippon. Ainsi, les protagonistes se verront au fil de l’aventure acquérir une indépendance plutôt qu’une dépendance envers vous, l’histoire de Taro est dans cette même veine. Le guerrier furieux contre les démons qui assaillent son village réclame du sang et encore du sang. Malgré tout le sang de démon dont il abreuve son épée, il ne comprend pas pourquoi celle-ci refuse de se réveiller et c’est au cours d’une bataille qu’Amateratsu lui montrera que la pureté de ses intentions étaient noircis par son désir de vengeance… comme d’habitude. La déesse Amateratsu n’hésite pas une seule seconde à se sacrifier malgré son statut divin, loin des sentiments d’arrogances qu’elle pourrait avoir pour les humains, Ama peut donner sa vie pour sauver Izanagi, faire confiance et donner de l’espoir à Ushiwaka ou encore permettre à l’être le plus cynique du nippon, Issun, de trouver sa place dans le monde. Ameteratsu, c’est l’espoir, la pureté, l’harmonie et la bêtise incarnée comme n’hésite pas à le souligner Issun. Il n’a pas forcement tort puisque Amateratsu peut faire preuve de candeur comme lorsqu’elle donne un artefact puissant et sans aucune hésitation à un Kyubi déguisé en une belle prêtresse… ce qui provoquera la mort de la princesse Himiko et aurait pu entrainer la perte de tout le Japon. L’erreur est humaine !

La pureté d’Amateratsu n’est pas un point de vue qui s’autoproclame supérieur et qui vous assure prospérité, argent et femme. C’est une manière plus intuitive de voir les choses, un cheminement personnel que même le statut de Déesse ne rend pas exempt à l’erreur. Vous l’avez vécu avec Okami, lorsque vous donniez à manger aux petits moineaux affamés, un bon samaritain ambulant dont la simplicité des gestes donnent l’harmonie aux choses. Amaterasu accomplit principalement des actes purement gratuits et les gens en sont reconnaissants, à la manière des offrandes dans les temples, ils vous donnent la plupart du temps de la nourriture. Ce qui est plutôt amusant est le contraste avec notre personnage désintéressé et le système de jeu. Nos actes sont une accumulation de puissance et d’expérience, les “points d’harmonies” nous rendent plus fort et la nourriture nous permet de ressusciter.


Pour conclure ce dossier, je me souviens d’un jour où Mr Popo me racontait comment les œuvres japonaises, quel que soit leur degré de perspicacité et de profondeur, renfermaient une forme de naïveté omniprésente. Aujourd’hui, je pense avoir un élément de réponse pour finalement conclure que ce que nous percevons comme de la naïveté est aussi vital pour le Nippon que l’écoulement des saisons. Un Metal Gear peut être complexe dans sa trame, de même qu’un chaotique Evangelion, tous finissent par revenir à l’Émotion comme si au fond, derrière la superficialité des mots et de nos raisonnements, se cache un sentiment pur et simple que l’on ne peut plus voir et qui pourtant, nous caractérise toute notre vie. Il y a beaucoup a dire sur l’aspect extrême de la vision japonaise, difficile a comprendre, empli de paradoxes, pour nous occidentaux. J’espère vous avoir donné quelques pistes et que la prochaine fois que vous irez au soleil, vous accompagnerez les nuages, un rocher comme oreiller.

Je suis pas très citation, mais celle-ci me parait clore le dossier dans l’esprit que je voudrais :
“Plus personne n’est là pour nous le dire, mais ce qui est beau dans la fleur ce n’est pas la fleur, c’est le cœur des choses qui nous la montre ainsi.”
– Masashi Sada

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