Cet article ne prétend pas à l’exhaustivité, mais se veut une invitation à (re-)découvrir l’une des plus grandes sagas avortées du jeu vidéo, liée au destin de deux consoles devenues tout aussi (oc)cultes : la Dreamcast (1998) et la première Xbox (2001).
Le pari fou de Sega
Sega a toujours cherché à être en avance d’une génération de consoles sur la concurrence. Rien de plus normal pour les créateurs de Sonic que d’être en tête de course sur les plans ludiques et techniques. Être en avance, c’est bien, mais cela ne suffit pas toujours à remporter l’adhésion du public. Sortir la 1ère console 64 bits a par exemple abouti à la dégringolade d’Atari en 1993. Pourquoi ? En face, le géant du multimédia Sony orchestra sa politique commerciale (choix du CD-ROM et de la 3D, campagnes de pub, contrats avec les éditeurs tiers) d’une main de maître et vendit 100 millions de PS1. Le coup est rude, d’autant que la piètre gestion de Sega mène à des incohérences fatales. La démultiplication des projets conduit Sega of America et Sega Japan à faire de l’autoconcurrence, en sortant la console 32X et la Saturn en 1994. De même, sortir en 1998 la console de salon la plus puissante du marché, la Dreamcast (128 bits), eut pour effet involontaire de provoquer la crise de l’arcade, secteur largement dominé par Sega. Les vieilles dettes combinées à la faillite de l’arcade et au lancement marketing de la Dreamcast laminèrent les finances de Sega (2,5 milliards de dollars de pertes). Ajoutez à ce désastre financier un pari fou. Produire le jeu vidéo le plus cher de l’histoire : 70 millions de dollars de budget (Guiness Book : spécial jeu vidéo 2008). C’est quitte ou double. Soit le projet Shenmue de Yu Suzuki fait vendre des consoles par wagon, soit l’échec du jeu entraîne Sega tout entier avec lui…
Shenmue (Dreamcast. JAP : 1999, USA, EURO : 2000)
Japon, 29 novembre 1986. Ryo Hazuki, jeune karatéka de 18 ans, est témoin du meurtre de son père. Ryo jure alors de retrouver son assassin, le Boss de la pègre nommé Lan Di. Sa quête se compose en fait de trois objectifs : réunir les informations permettant de comprendre pourquoi Lan Di en est venu à tuer son père ; arriver à le localiser ; s’entrainer d’arrache-pied pour avoir une maitrise des arts martiaux égale, voire supérieure à lui. Sa route est vite barrée par les malfrats locaux, les Mad Angels. Cela tombe bien, car ils détiennent certaines pièces du puzzle, et Ryo se fait un plaisir de leur arracher de force. Parvenir à battre la pègre passe par la rencontre des maîtres d’arts martiaux japonais et l’apprentissage des techniques de combat (des Katas de Karaté et de Jujitsu). Le système de combat est en 3D temps réel (le projet d’origine de Yu Suzuki était de faire un jeu de rôle avec les personnages de Virtua Fighter). Yu Suzuki définissait le nouveau genre de jeu auquel appartenait Shemnue par le terme FREE (Full Reactive Eyes Entertainment). Pas de recours aux images de synthèse anesthésiantes, l’attention du gamer était sollicitée même pendant les cinématiques, à grand renfort de QTE (presser le bouton affiché à l’écran dans le bon timing). Jamais le jeu vidéo n’avait transcendé les codes du cinéma de façon aussi absolue. À la fin, une piste l’encourage à partir pour la Chine. Payer le billet de transport le mène à exercer des petits jobs dans un entrepôt portuaire, à parier ses économies dans des jeux de hasard, bref : à se constituer une vie sociale. Les PNJ (personnages non jouables) vivent selon leur propre emploi du temps, les paysages changent en fonction de la météo et de l’heure. Les phases anecdotiques de la vie sont présentes telles acheter une boisson à un distributeur, jouer à Space Harrier sur la console de l’époque : la Saturn, ou bien carrément choisir un jeu en salle d’arcade, nourrir un petit chat abandonné, prier Bouddha… L’aspect sociologique très marqué de Shenmue préfigure les missions annexes des mondes virtuels ouverts. L’investissement colossal de Sega (sur tous les plans : créatif, technique et financier) se ressent encore aujourd’hui. Il suffit de comparer la modélisation des visages, la profondeur des combats ou l’architecture de la ville de Shenmue avec Omikron : The Nomad Soul (1999) ou GTA3 (2001) pour comprendre à quel point Sega était en avance sur son temps. Mais être un précurseur, c’est aussi prendre des risques. Avec seulement 1 million de jeux vendus, la Dreamcast agonise, et Sega se voit dans l’obligation d’arrêter la construction de consoles.
Shenmue II (Dreamcast. JAP, EURO : 2001 / Xbox. USA : 2002, EURO : 2003)
Vous vous souvenez de l’OPA agressive de Microsoft envers Nintendo en 2004 ? Et bien, il s’est produit presque l’inverse en 2001 : Sega a cherché à se vendre auprès de Microsoft. Le président de Sega a rencontré Bill Gates en personne pour le convaincre de rendre la Xbox compatible avec les jeux Dreamcast. Cependant, le prix qu’exigeait Sega pour céder l’exclusivité de son catalogue était jugé trop élevé par Microsoft. Comme à la conférence de Yalta en 1945, les trois ogres (Microsoft, Sony et Nintendo) se partagèrent le monde dans le plus grand secret. Sega devient une ligne de démarcation stratégique tel le mur de Berlin entre les grandes puissances. Microsoft obtint les plus belles parts du patrimoine, si bien que l’on peut considérer la Xbox comme la fille spirituelle de la Dreamcast. Dans un dernier coup d’éclat, Sega sort Shenmue II sur Dreamcast en 2001 au Japon et en Europe, mais manque le plus gros marché : les USA. Si les ventes sont médiocres (150.000 exemplaires), c’est parce que Microsoft a en fait déjà racheté l’exclusivité des droits pour sortir le jeu sur Xbox. Ryo arrive en paquebot à Hong Kong en 1987. Un espace beaucoup plus vaste et peuplé l’attend. Accentuant le côté « contemplatif » du jeu, Ryo se balade avec un appareil photo. On peut désormais prendre des clichés à n’importe quel moment. Ryo poursuit son apprentissage des arts martiaux en rencontrant des maîtres chinois réputés. Dans sa soif de vengeance contre Lan Di, Ryo affronte cette fois les triades chinoises. Un combat mémorable s’engage contre un sous-Boss sur le toit d’un immeuble de 40 étages, avant que ne se décide à apparaître Lan Di. Constatant la défaite de son poulain, Land-Di s’enfuit en s’accrochant à une échelle d’hélicoptère… Privant Ryo de sa vengeance tant désirée. Même si la vengeance est le thème des deux épisodes, c’est finalement l’apprentissage du respect d’autrui et le contrôle de soi qui constituent la philosophie du jeu. Et si au bout du compte, Ryo avait sciemment laissé partir Lan Di ? C’est en tous les cas ce que suggère Kenji-kun, un fan de Shenmue qui propose de bien belles « théories » ici.
Shenmue Online (PC : Sortie annulée)
Hélas, les ventes de Xbox ne décollèrent pas (22 millions) à cause de son prix de vente trop élevé, de son boycott au Japon et de son abandon prématuré par Microsoft. Si bien que Shenmue II ne se vend pas non plus (310.000 exemplaires). Une ambition démesurée étreint alors Yu Suzuki : faire de Shenmue un MMO-RPG (jeu de rôle massivement multijoueurs) sur PC ! L’idée principale consistait à vivre chaque minute de la vie d’un personnage virtuel de façon à s’impliquer naturellement dans la quête de vengeance de Ryo. Shenmue Online devait permettre à des milliers de joueurs de se retrouver dans l’univers du jeu, simulant alors de manière beaucoup plus vivante l’IA (intelligence artificielle) des PNJ des versions consoles. Les combats dynamiques qui ont fait le succès de la série seraient présents, ainsi que la rencontre des personnages clés, et l’exploration de lieux familiers. Ruiné et épuisé par le développement des premiers épisodes, Sega fait cette fois-ci appel à JC Entertainment pour le développement du jeu. Ce studio se désista sous l’ampleur de la tâche en 2005. Cependant, JCE détenant 50% de la propriété intellectuelle de Shenmue Online, des désaccords juridiques s’ajoutèrent à la malchance de Sega. Et à celle des fans ! Sega consacra ses ressources dans un projet interminable, repoussant d’autant plus les chances de voir sortir un jour Shenmue III.
Shenmue III (?)
Silence radio jusqu’en février 2010, date à laquelle Ryo est arraché de la tombe pour concourir à moto dans le jeu de courses Sonic and Sega All-Stars Racing. Il ne s’agit que d’un personnage à débloquer, une mascotte Sega parmi une vingtaine d’autres. Pourtant, sa simple présence ravive l’espoir chez les fans, offrant de nouvelles cartes à jouer pour Yu Suzuki. Fort de sa proximité avec les fans via les réseaux sociaux, le célèbre créateur annonce Shenmue City pour décembre 2010 sur PC et smartphones (plateformes iOS incluse). Shenmue City est en quelque sorte le prolongement « miniature » de Shenmue Online, avec bien moins de risques financiers. Bien qu’il se déroule pendant le premier chapitre de la saga, l’action de Shenmue City est essentiellement consacrée au mode multijoueurs. Il s’agit d’affronter des adversaires lors de compétition d’arts martiaux et de veiller à la réputation de son dojo. On ignore à l’heure actuelle si une sortie de Shenmue City en Occident est envisageable, mais une autre voie est possible pour faire renaitre le projet Shenmue III. Les éditeurs cèdent à la mode nostalgique et adaptent de plus en plus leurs vieux jeux aux normes des consoles HD. Ubisoft a par exemple la même problématique que Sega : le premier épisode de Beyond Good & Evil s’est très mal vendu à sa sortie en 2003. Afin de jauger la pertinence de produire et commercialiser un second épisode, l’éditeur teste le marché en lançant une version HD (graphismes en haute définition, bande sonore remastérisée) du premier épisode en mars 2011. Sega est parfaitement au courant de cette mode (très rentable et sans risque), puisque l’éditeur surfe allégrement dessus depuis novembre 2010 avec les remakes HD de Crazy Taxi, Sega Bass Fishing, Space Channel 5 et Sonic Adventures. Dans ce cas, les fans de Sega se posent légitimement la question : pourquoi Sega ne sort pas le premier épisode de Shenmue en HD ?
Conclusion…
La saga, qui devait au départ compter 16 chapitres répartis en 4 jeux, n’est peut-être pas condamnée à rester à jamais inachevée… Vive Yu Suzuki ! Et apportez vos témoignages de soutien aux sites consacrés à Shenmue : Shenmue Masters, Shenmue Dojo, et surtout la pétition en ligne pour encourager Yu Suzuki à développer Shenmue III.
Le 2 juin 2011, Mike Hayes, président de Sega Europe / USA, a répondu aux questions du site CVG concernant la sortie d’un éventuel Shenmue 3. Extraits : « Nous prenons les requêtes des fans très au sérieux, mais nous n’avons pas de plans pour le moment. Nous avons démontré que nous écoutons les fans des anciennes licences Sega. Regardez ce mois-ci : je peux vous citer Shinobi, et vous dire que la principale raison pour laquelle nous l’avons fait revenir sur 3DS, c’est que les gens n’ont pas cessé de dire qu’ils voulaient revoir Shinobi, et cette console était parfaite pour lui redonner vie facilement.
Nous prenons toutes ces demandes très au sérieux, mais en même temps nous devons avoir la bonne opportunité de marché et le budget pour le faire bien. Regardez tout ce qu’on a fait en tant qu’éditeur : nous avons relancé Sega Rally, qui a été très bien reçu, Samba De Amigo qui s’en est bien sorti. Nous n’avons pas réussi le remake de Golden Axe, mais nous avons mis de l’argent dessus et surtout écouté les fans.
Croyez-moi, nous vous recevons 5 sur 5 avec Shenmue, et nous n’allons pas nous boucher les oreilles. Sonic & Sega All Stars Racing allait dans ce sens d’ailleurs, c’est parce que nous savions que les gens étaient fans que nous avons lancé en DLC le chariot élévateur issu de Shenmue, puis créé un trailer qui était spécialement dédié au personnage de Rio Hazuki.
Pour être clair, nous avons bien fait revivre les stars Sega avec Sonic 4, Afterburner, Golden Axe et Shinobi 3DS. C’est bien la preuve que nous écoutons. Ce n’est pas comme si on se bouchait les oreilles, nous prenons tout cela au sérieux et faisons valoir les petites mais bruyantes communautés de « Sega-fans ». Sonic 4 en est le parfait exemple. Sonic Generations aussi, les gens vont bientôt s’en rendre compte ». A suivre…
Par platon21





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