Comment voyez-vous évoluer le secteur avec l’arrivée des nouvelles machines ? Un “petit” studio comme Quantic Dream voit-il l’avenir sans crainte ? Quel est votre rapport avec les éditeurs de jeu (contraintes, pression, divergence d’objectifs, etc.) ?
Nos rapports avec les éditeurs sont excellents. Le succès de Fahrenheit y est pour beaucoup. Il a été perçu par la plupart des éditeurs comme préfigurant par sa démarche (contenu plus adulte, définir l’expérience comme un voyage plutôt que comme une succession d’obstacles, centrer l’expérience sur l’émotion) un avenir potentiel du jeu vidéo. Le soutien de Sony pour notre démo The Casting à l’E3 a également été fantastique, ainsi que l’intérêt très fort de la communauté (la démo a été téléchargée 800 000 fois et Heavy Rain a été le jeu PS3 le plus attendu par les joueurs sur le site GameSpot plusieurs semaines après l’E3).
Quantic Dream fait partie des studios européens qui ont acquis une forte image à l’étranger, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis, avec une identité marquée sur des produits originaux et innovants, et un accent marqué sur des thèmes comme l’émotion et les acteurs virtuels. Ces sujets sont perçus dans notre industrie comme des thématiques d’avenir. Que mon studio ait pris un peu d’avance est particulièrement intéressant pour son avenir. Quantic est aussi un des rares studios français à travailler depuis bientôt deux ans pour devenir un studio véritablement Next Gen, en investissant très tôt sur une nouvelle génération de technologie et sur l’évolution de notre manière de produire des jeux pour les nouvelles consoles. Pour toutes ces raisons, je vois l’avenir avec beaucoup de sérénité. Notre objectif à terme est d’avoir trois projets en développement en parallèle et de développer l’entreprise sans perdre la passion et l’enthousiasme que nous mettons dans nos jeux.
L’interface dans Fahrenheit tendait à faire accomplir au joueur le même type de mouvement via les sticks que son avatar virtuel. la Wii, qui propose plus ou moins le même schéma vous intéresse-t-elle ?
Oui et non. Si l’interface de la Wii est effectivement attractive, j’ai peur qu’elle montre rapidement ses limites. Je crains aussi que la plupart des jeux soient développés pour mettre l’interface en valeur, plutôt que pour faire vivre quelque chose de réellement intéressant au joueur. L’expérience finale risque de plus se rapprocher d’un jouet ou d’une activité sociale, ce qui n’est pas un mal. Je crois que j’aurais aussi du mal en tant que joueur à avoir une console techniquement dépassée. Quand les joueurs se seront habitués à la haute définition sur 360 ou PS3, ils auront beaucoup de mal à revenir en arrière. Ceci étant dit, je suis persuadé que la Wii va connaître un réel succès, et que c’est la qualité des jeux développés par Nintendo qui lui permettra une nouvelle fois de réussir son pari.
Des notions comme l’amour ou la religion sont rarement évoquées dans les jeux vidéo. Pensez-vous qu’une auto-inhibition des développeurs soit en cause ? Ou s’agit-il plutôt d’une contrainte des éditeurs, ou bien de la mauvaise appréhension des créateurs vis à vis du public auquel ils s’adressent (en persistant de croire qu’ils s’adressent à des enfants par exemple) ? Est-ce pour cela que ces deux notions sont abordées dans Fahrenheit ?
Pendant longtemps, les jeux vidéo ont été développés par des adolescents pour des adolescents. Leurs thèmes de prédilection ont été la violence, la guerre, la destruction, aller contre la loi, parce que c’est ce que les adolescents considèrent ” cool “. Aujourd’hui, la plupart des créateurs de jeux vidéo ont eux-mêmes des enfants, ont vieilli, et n’ont plus les mêmes centres d’intérêt. Les jeux qu’ils vont concevoir vont nécessairement refléter leur évolution. Des thèmes plus profonds et complexes vont enfin pouvoir être abordés. Ce phénomène va devoir s’accompagner d’une prise de conscience des éditeurs et des joueurs. Je pense que c’est une des évolutions les plus intéressantes du jeu vidéo dans les cinq prochaines années. Je pense que tout a déjà été dit sur la manière de massacrer des ennemis à la mitrailleuse, il est maintenant temps de passer à autre chose.
Que pensez-vous de la représentation du jeu vidéo faite par les médias ? La multiplication de salons spécialisés en France n’est-elle pas un signe encourageant ?
Je participais récemment à une conférence, et quelqu’un a décrit les jeux vidéo comme ” un agent pathogène “, une sorte de maladie qu’on attrape… Je crois que c’est assez emblématique de la perception des jeux dans les médias. La consternante récupération de l’affaire ” Rule of Rose ” récemment par des députés UMP est également affligeante. Comme aux Etats-Unis, les jeux vidéo deviennent un bouc émissaire, une cible facile pour dénoncer pêle-mêle l’hyper-violence, le nazisme, la délinquance, le sexe. Si les jeux prêtent volontiers le flanc à ces critiques par leur propos souvent ridiculement caricaturaux, il n’est plus possible de les limiter à ces excès. Les jeux vidéo sont en train de devenir un média créatif à part entière qui va finir par accoucher d’œuvres majeures. J’ai participé avec plaisir au salon du jeu vidéo de Montreuil, lequel était ouvert au public, ce qui était une excellente initiative, mais le changement de format de l’E3 au niveau international va priver l’industrie de son principal évènement. En France, tout ce qui permettra de communiquer sur le jeu vidéo et de le faire connaître est positif, et il faut espérer que d’autres initiatives verront le jour.
Je n’oublie pas qu’aucun grand quotidien ou média national ne traite sérieusement du jeu vidéo, ni de son actualité ni surtout de son évolution ou des idées qui y naissent. Le jeu vidéo n’est même pas un sujet alors qu’il touche des centaines de milliers de personnes en France. On parle plus d’un livre qui se vend à 1000 exemplaires que d’un jeu qui se vend à 1 million. On parle de rap ou de tags comme d’une culture urbaine et c’est très bien, mais je n’ai jamais entendu personne parler de la culture interactive, alors qu’elle existe et qu’elle va prendre de plus en plus d’importance dans les années à venir.
Alors, pas fâché de ne pas avoir reçu de médaille de Chevalier des Arts et des Lettres par le ministre de la Culture ? Que pensez-vous de ses récentes déclarations où il entend aider financièrement les studios réalisant des “oeuvres d’art”, sachant qu’on ne sait pas qui fera cette sélection, et qu’il considère les jeux adaptés de licences cinématographiques comme des oeuvres d’art par défaut ?
Pas fâché du tout, il était tout à fait normal de récompenser les ” anciens “, des gens qui faisaient des jeux alors que j’allais encore à l’école… Pour ma part, je ne cours pas après les médailles. Les politiques ont du chemin à parcourir avant de réellement comprendre notre média. Ils font beaucoup d’efforts depuis plusieurs années pour essayer d’aider notre industrie à lutter contre la concurrence souvent déloyale qui est faite à l’international. Reconnaître le statut d’œuvre aux jeux est un premier pas vers la reconnaissance du média et vers des solutions pour l’aider à exister (pas de le subventionner). Cette réflexion se heurte au fait que le jeu vidéo n’a pas encore de statut réel, à la différence d’un film ou d’un livre. C’est une question de temps, mais on ne peut que se féliciter que cette réflexion soit en cours et que des politiques comprennent les enjeux culturels et technologiques importants de notre média.
Honnêtement, vous n’avez jamais envie de faire du cinéma, média où la reconnaissance du public est plus importante ?
Je ne fais pas ce métier pour avoir la reconnaissance du public. Je le fais égoïstement par passion personnelle, par challenge, pour l’intérêt de l’aventure collective, pour participer à la découverte d’un nouveau média. J’ai la chance de travailler dans un domaine où mon travail est acheté par près d’un million de personnes. Il n’y a pas tellement de domaines où on peut raisonnablement espérer un tel public…
Quelles sont vos inspirations lorsque vous écrivez une histoire ?
On ne sait jamais exactement d’où vient l’inspiration. Je crois en tous cas qu’avec la maturité vient l’envie d’écrire des choses plus personnelles. Le format que j’ai commencé à développer avec Fahrenheit va permettre de raconter des choses plus subtiles, plus centrées sur l’émotion, en se débarrassant des contraintes pesantes des mécaniques répétitives et des leitmotivs des jeux vidéo, sans pour autant sacrifier l’interactivité. D’autres créateurs dans le monde réfléchissent dans la même voie.
Que pensez-vous du poids et de l’influence de la presse spécialisée aujourd’hui (sur les consommateurs, les éditeurs, sa crédibilité, etc.) ?
L’arrivée d’internet a énormément changé le rôle de la presse papier. Je crois aussi que la presse spécialisée a tardé à évoluer en voulant préserver un ton adolescent qui ne correspond peut-être plus tellement à l’air du temps. Les jeunes vont chercher les news et les démos sur internet parce que c’est gratuit et instantané. Je pense pour ma part qu’il reste de la place pour une presse avec du contenu qui veut vraiment traiter de l’évolution du jeu, de la manière dont ils sont faits et de leur impact social et culturel. Ca finira peut-être par arriver un jour…
CS souhaite vivement remercier David Cage pour le temps qu’il nous a accordé et aussi pour la passion dont il fait preuve dans chacune de ses oeuvres.


